La démocratie en Italie a été piétinée par l’Union européenne et son coup d’Etat financier

Le président italien Sergio Matarella préfère plonger son pays dans une crise politique que nommer un ministre eurocritique. Il vient en effet de refuser de nommer Paolo Savona ministre de l’Economie comme le proposait le Premier ministre Conte dans la foulée de l’accord de gouvernement entre la Lega (extrême-droite) et le Mouvement 5 étoiles (M5S). Paolo Savona n’a pourtant rien d’un révolutionnaire. Il est même un homme bien installé dans le “système”, proche des milieux patronaux, ancien ministre d’un gouvernement dans les années 1990 et dirigeant d’un fonds d’investissement. Son seul tort? Critiquer l’euro et l’Allemagne. Un crime de lèse-majesté dans l’Union européenne!

Le président italien a fait le choix de se soumettre aux pressions européennes plutôt que de respecter le choix des partis majoritaires, entraînant la démission du Premier ministre et de probables futures élections anticipées.

“Partenaires européens” ou adversaires politiques?

Il faut dire que les “partenaires” européens de l’Italie ne se sont pas fait prier pour jouer aux pompiers pyromanes, appelant les marchés financiers à stopper la volonté populaire en poussant à la hausse des taux d’intérêts sur la dette italienne. Bruno Le Maire, ministre français de l’Economie, avait été l’un des premiers à tirer, cherchant à provoquer une panique financière en déclarant que “si le nouveau gouvernement prenait le risque de ne pas respecter ses engagements sur la dette, le déficit, mais aussi l’assainissement des banques, c’est toute la stabilité financière de la zone euro qui serait menacée”. Et en prétendant soumettre l’Italie à une souveraineté limitée: “Les engagements qui ont été pris par l’Italie (…) valent quel que soit le gouvernement. Je respecte la décision souveraine du peuple italien, mais il y a des engagements qui dépassent chacun de nous”. Le commissaire européen allemand Gunther Oettinger en a rajouté une couche en affirmant, menaçant, que “le mécanisme européen de stabilité pourrait difficilement stabiliser une grand économe comme l’Italie” appelant à “des choix raisonnables”. Sans oublier les insultes du Spiegel, hebdomadaire allemand qui compare les Italiens à des “pique-assiette” et se demande “Comment pourrions-nous définir autrement le comportement d’un pays qui demande de financer le farniente et qui menace ensuite ceux qui sont sommés de régler leurs dettes? Au moins, les clochards disent merci quand on leur donne quelque chose”.

L’Italie cobaye de l’Europe austéritaire

Soyons clairs. Le gouvernement qui devait se former en Italie portait des mesures que je refuse absolument comme l’injustice fiscale d’un impôt à taux unique (flat tax), la discrimination contre les francs-maçons, ou la lutte contre les migrants plutôt que contre les causes de leur exil forcé.

Contrairement aux calomnies médiatiques, ce programme n’avait pas grand chose à voir avec ce que porterait en France un gouvernement de la France insoumise, même si le refus de l’austérité européenne et l’influence du M5S sur les questions écologiques et anti-corruption pouvaient tromper le lecteur distrait ou mal-intentionné.

Mais ce gouvernement entendait proposer une remise en cause de l’austérité européenne et des règles de l’euro. C’est bien la moindre des choses au regard des critiques formulées dans la campagne par les deux partis et validées par le vote des Italiens. Il faut dire que l’Italie n’a connu aucune croissance économique depuis son entrée dans l’euro, qu’elle a été l’un des cobayes de l’Europe austéritaire avec le renversement dès 2010 du gouvernement Berlusconi sur ordre de Merkel, Sarkozy et de la Banque centrale européenne, puis qu’elle a subi les contre-réformes structurelles de la Commission européenne infligées par Matteo Renzi, notamment sur le code du travail. Le chômage, la précarité ou l’exil sont les seuls horizons que “l’Europe qui protège” offre à toute une génération d’Italiens. Dans le même temps, l’Italie a été abandonnée par l’UE dans la gestion des arrivées de migrants sur ces côtes. Le peuple italien est bien placé pour savoir que l’UE actuelle n’apporte pas la solidarité et le progrès mais l’inverse.

Que les Italiens l’aient exprimé d’une façon qui ne nous plaît pas est évident. Nous aurions rêvé d’un populisme citoyen et humaniste à l’image de celui porté par la France insoumise ou Podemos en Espagne. Mais la gauche italienne a multiplié les fautes, préférant le suivisme de Tsipras voire du Parti démocrate, l’impuissance des cartels et la tambouille électorale à une stratégie tribunicienne et populiste. Pauvre Italie livrée à des aventuriers et à l’extrême-droite comme seuls opposants à l’euro-libéralisme.

Dénoncer le coup d’Etat financier et faire sauter le verrou euro-libéral

Toujours est-il que ce qui se passe en Italie n’est pas acceptable. Qu’un président de la République utilise son pouvoir pour plaire à l’Union européenne contre la volonté du Premier ministre et de la majorité parlementaire et populaire est insupportable. L’UE, l’euro et l’Allemagne, puisque c’est bien de cela dont il s’agit, doivent pouvoir être critiqués par un gouvernement de l’UE! C’est même absolument indispensable si l’Europe veut renouer avec le progrès social et faire reculer les nationalismes.

La décision du président italien est d’autant plus brutale que le programme Lega/M5S en avait déjà beaucoup rabattu sur sa volonté de lutte contre l’austérité européenne. Il ne réclamait plus l’annulation d’une partie de la dette publique ni l’instauration de mécanisme permettant de sortir de l’euro. Et ces derniers mois, le M5S avait même engagé un discret rapprochement avec La République en marche si l’on en croit la presse. A quelque chose près, on se retrouvait avec les amis de Le Pen et les futurs amis de Macron dans un même gouvernement!

Mais c’était encore trop. Le crime de lèse-Allemagne et de lèse-euro est insupportable aux eurocrates. Car ce qui se joue va au-delà de la politique proposée par l’alliance Lega/M5S. L’enjeu c’est la démocratie et la souveraineté populaire en Europe. Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker avait dit en 2015 “il n’y a pas de choix démocratique possible contre les traités européens”. Quelques mois après, l’UE écrasait la Grèce de Tsipras dans un coup d’Etat financier. L’Italie va-t-elle suivre le même sort? C’est le chemin pris. Et ce n’est pas acceptable. Qui accepte le verrou euro-libéral en Italie se prépare à l’accepter en France demain. Pas moi!

Le plus probable est que tout cela débouche sur de nouvelles élections en Italie. Elles se dérouleront dans le contexte de pressions auxquelles les marchés financiers et l’UE nous ont habitués. La Banque centrale européenne ira-t-elle jusqu’à couper les liquidités pour tenter d’influencer le vote comme elle l’a fait à Chypre ou en Grèce (sans succès)? Espérons que d’ici là, les humanistes italiens sauront ouvrir un chemin pour mener le combat contre l’Europe austéritaire avec force et clarté, et avec un programme progressiste. Sans quoi la droite dure et les aventuriers garderont la main. Car le peuple italien ne se laissera pas faire, soyons-en sûrs.

 

Tribune parue sur le Huffington Post le 30 mai 2018

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